Le Canada cède la présidence du Conseil de l’Arctique aux États-Unis

Le Canada cède la présidence du Conseil de l’Arctique aux États-Unis

La présidence de deux ans du Canada au Conseil de l’Arctique prendra fin vendredi, à Iqaluit, à l’occasion d’une rencontre des pays membres. La ministre responsable du Conseil, Leona Aglukkaq, passera le relais aux États-Unis, qui auront dépêché sur place nul autre que le secrétaire, d’État John Kerry.

Le gouvernement Harper avait suscité l’étonnement en faisant de Leona Aglukkaq, une Inuite de Gjoa Haven, au Nunavut, la ministre responsable du Conseil de l’Arctique, où siègent surtout des ministres des Affaires étrangères.

La ministre canadienne de l’Environnement a voulu profiter de son expérience unique pour mettre la présidence canadienne sous le signe du développement des peuples du nord, avec comme sous-thèmes le développement responsable des ressources, le transport maritime sécuritaire et les communautés circumpolaires durables.

Le Conseil regroupe les huit pays limitrophes de l’Arctique : la Russie, les États-Unis, le Canada, l’Islande, le Danemark, la Suède, la Finlande et la Norvège ainsi que six organisations autochtones. Sa mission est de renforcer la coopération pour protéger l’environnement et le développement durable. En raison de la présidence tournante de l’organisme, la réunion ministérielle d’Iqaluit sera la dernière en sol canadien avant 2029.

Avec ce programme, la ministre Aglukkaq s’est attiré des critiques. On l’a accusée d’avoir choisi des priorités qui l’intéressent, elle, d’abord, et puis qui intéressent le Canada, plus que l’ensemble des pays de l’Arctique.

« Je suis née dans l’Arctique et j’y ai grandi. Je voulais que le travail du Conseil de l’Arctique profite aux gens qui y vivent », a-t-elle expliqué en entrevue à Radio-Canada.

Mme Aglukaaq a aussi mis sur pied pendant sa présidence le Conseil économique de l’Arctique, un outil perçu comme ouvrant la porte – trop, disent les critiques – à l’industrie et aux grandes compagnies.

« L’Arctique va se développer et nous voulons les mêmes opportunités que les gens du sud », rétorque-t-elle. « Vous savez, l’environnement et le développement économique, ça va main dans la main. Ce n’est pas l’un ou l’autre. »

Marc-André Dubois, conseiller au programme Arctique Global du Fonds mondial pour la nature (FMN), croit que le Canada a trouvé un équilibre entre le Conseil économique de l’Arctique et le mandat premier de développement durable du Conseil de l’Arctique.

Ce n’est cependant pas l’avis de Michael Byers, expert de l’Arctique et professeur à l’Université de la Colombie-Britannique.

« Le défi le plus important, c’est les changements climatiques et le Canada n’a presque rien fait sur le sujet. » — Michael Byers

« Ils ont créé un Conseil économique de l’Arctique pour aider les grandes compagnies à faire des contacts entre elles, mais le grand défi environnemental n’était pas un intérêt du gouvernement du Canada », poursuit cet expert, qui attend avec impatience la présidence américaine.

Marc-André Dubois estime que le programme des États-Unis pour les deux ans est l’un « des plus ambitieux » en matière de coopération depuis la création du Conseil, en 1996.

Washington compte s’attaquer aux impacts des changements climatiques, à la sécurité de l’océan Arctique et à l’amélioration des conditions de vie et des conditions économiques des populations du nord.

Retour à la mission première ou politisation du Conseil?

Ce retour dans les priorités de la lutte aux changements climatiques est salué comme un retour à la mission première du Conseil de l’Arctique. Certains diront, en dépit des priorités établies par la ministre Aglukkaq, que la présidence canadienne n’a jamais vraiment empêché que des travaux aient lieu dans cet important domaine.

À la réunion d’Iqaluit, par exemple, une entente-cadre sur la lutte contre les émissions de carbone noir sera présentée. Mieux connu sous le nom de suie, le carbone noir est émis par la combustion au diesel ou les feux de bois et constitue un véritable problème régional; en s’accumulant sur la glace, les particules de suie créent une pellicule noire qui retient la chaleur et en accélère la fonte.

Mais la grande crainte pour le succès de la réunion ministérielle d’Iqaluit vient plutôt des vives tensions entre la Russie et le Canada à propos de l’Ukraine.

Pour Marc-André Dubois, le Conseil de l’Arctique ne doit pas être contaminé par la géopolitique.

« La coopération en Arctique est essentielle pour une multitude de raisons : le Canada seul, les États-Unis seuls, la Russie seule ne peuvent pas en fait gérer de façon intégrée l’écosystème de l’Arctique », note-t-il.

« Il existe une multitude d’autres forums, dont les Nations-unies, le Conseil de sécurité […] pour amener les inquiétudes du gouvernement canadien face à ce qui se passe en Europe de l’Est. » — Marc-André Dubois

Pour Michael Byers, le danger vient du Canada. « La Russie envoie un ministre de l’Environnement à Iqaluit. C’est important. Et M. Kerry sera là aussi. Ça donne un signal très important que la Russie et les États-Unis sont prêts à continuer leur coopération dans le nord », dit-il. 

Le ministre canadien de la Défense, Jason Kenney, s’est inquiété du plus récent et très important exercice militaire russe dans l’Arctique.

La ministre Aglukkaq a pour sa part affirmé qu’en tant que représentante du Canada au Conseil, elle n’allait pas se priver de mentionner aux Russes que leurs actions en Ukraine sont inacceptables. Mais elle ne croit pas que cela perturbera le travail de l’organisation, dont les priorités sont décidées deux ans d’avance.

Ottawa a tout de même annulé une foire de l’Arctique qui devait se tenir à Ottawa la veille de la réunion ministérielle. Il n’aurait pas été bien vu de célébrer quoi que ce soit publiquement avec les Russes à l’ombre de la Tour de la Paix dans le contexte actuel.

Selon une note d’une sous-ministre que Radio-Canada a obtenue, cette décision a été prise en raison du contexte géopolitique.

Les Russes n’ont pas caché leur déplaisir. Le ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui a été de toutes les réunions ministérielles avant, s’est décommandé. Il sera remplacé par le ministre de l’Environnement, Sergueï Donskoï. Ce dernier ne tiendra pas de conférence de presse et n’a pas l’intention de répondre aux questions.

L’espoir des environnementalistes, qui ont le statut d’observateur au Conseil et participent à plusieurs des projets mis sur pied, c’est que tant que personne ne claque pas la porte, ou tant qu’il n’y a pas de mouvement pour exclure un des membres, le Conseil de l’Arctique saura trouver le moyen de s’isoler des tensions politiques du sud.

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